Deux ans après...

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20 Comments    01-03-2010


Retour sur Abdou Madi, Mjamawé...

Deux ans après…

Deux ans après m’être entretenu avec Mohamed Abdou Madi, l’anjouanais exilé à Mayotte, je l’ai à nouveau rencontré, cette fois non plus au Centre de Rétention Provisoire de Pamandzi sur Petite Terre, mais dans la modeste maison qu’il occupe avec sa famille, enfin reconstituée après l’exode d’il y a deux ans. 

Abdou Madi désirait notre rencontre, je sentais bien qu’il avait un message à me délivrer, je voyais bien qu’il bouillonnait intérieurement, depuis que dans son pays, de profonds changements politiques avaient ancré quasiment à vie le Président de l’Union des Comores à la tête de l’archipel, après une modification en douceur de la Constitution qui prolongeait ainsi son mandat, au-delà de ce qu’avaient prévu les Accords de Fomboni, quelques années plus tôt.

Justement. Je rencontrais Abdou Madi quelques jours à peine après l’anniversaire de ces accords de Fomboni, ceux-là même qui institutionnalisaient une présidence tournante de l’Union des Comores, celle-ci revenant successivement à Mohéli, Anjouan, et Grande Comore.

Mais l’accord de Fomboni était dorénavant caduque. Certes, le Président Sambi modifia la Constitution pour ajourner ces accords après un scrutin sur les trois îles, mais le boycott organisé par l’Opposition anjouanaise ne fit que permettre à la proposition d’être adoptée en toute légalité. Pas forcément au fond des cœurs de chacun. En tout cas pas plus des mohéliens que des anjouanais.

Il existe sur les trois îles, plusieurs mouvements d’opposition au pouvoir en place à Moroni. Ces mouvements sont désorganisés, mais surtout, ils ne sont pas interactifs, n’ont guère de liaisons ensemble, en particulier avec l’opposition anjouanaise : Anjouan est encore très fortement marquée aujourd’hui par l’invasion dont elle fut la cible en 2008.

Abdou Madi m’attendait donc sur sa varangue, entouré de quelques amis, et m’offrit une aimable hospitalité, m’invitant même à planter un arbrisseau dans son jardin. Puis nous nous sommes installés sur sa terrasse, et il me dit :

«   Nous avons fait un travail utile. Nous nous revoyons cette fois-ci, et je pense qu’au-delà des rencontres que nous avons eu, pour celui qui n’a rien, qui a été chassé de chez lui, qui a quasiment dû nager pour quitter son pays, et rejoindre Mayotte, c’est un moment important que de pouvoir se revoir, autour de nos compagnons que vous voyez ici.

Et vous voyez là des gens suffisamment déterminés, prêts à prendre des risques, et je rajouterai tous les risques, pour pouvoir rentrer. Parce qu’il faut rentrer chez nous (Ndlr : à Anjouan). Nous n’avons pas d’à priori. Nous avons seulement un devoir : c’est quand il faut s’engager au nom des autres.

            Cependant, nous divergeons beaucoup, vous en tant que français, nous en tant que comoriens. Nous divergeons en matière de notion de temps. L’immédiat chez vous, c’est le long terme chez nous. Et le jour où nous aplanirons cette divergence, je vous jure qu’il y aura une grande compatibilité entre nous. On se trompe toujours, vous avez une autre calculatrice que nous. Et le plus souvent c’est là que l’Afrique diverge d’avec l’Europe. Le jour où nous parlerons le même langage en terme de durée, plus jamais il n’y aura de différence entre le Nord et le Sud.

            Deux ans. Nous aimerions que les calculatrices s’adaptent entre elles. Nous avons satisfait l’exactitude de la calculatrice de chez vous. Pour nous, maintenant, c’est maintenant. Tout de suite c’est tout de suite. J’aurais bien aimé représenter un pays européen pour dire que demain c’est en 2014, j’aurais bien aimé ! Mais je n’en n’ai pas les moyens.

            Nous avons été recueillis  par la Patrie française depuis deux ans, et je peux dire que si nous sommes là, c’est aussi parce que sur beaucoup de points avec la partie française, nous sommes en accord.

 Mais au delà de ces accords là, il faudrait évoluer. Lorsque dans la vie, on vous accorde du plaisir, des bienfaits, il ne faut jamais demander une contrepartie de ceux-ci, car à la fin, il y a toujours un remboursement à envisager. La France nous a accordé cet asile, c’est un bienfait. Nous ne demandons aucune contrepartie.

            Si nous sommes partis d’Anjouan pour nous retrouver à Mayotte, ce ne sont que des remboursements de plaisirs que nous avons eu à accorder à d’autres, avant, et à un moment donné, ce plaisir nous a été rendu, sinon nous ne serions pas là.

 Ma présence à Mayotte m’a également procuré un grand plaisir : celui d ‘assister à la naissance dans des conditions démocratiques de haute qualité, comme la France, mère de la démocratie, sait en organiser, d’assister à la naissance d’un département français. Le 101ème. Une belle leçon de démocratie, une de celles que je veux emmener dans mes bagages quand je rentrerai chez moi, pour en faire profiter mes concitoyens. Notre retour à Anjouan est inéluctable, vous n’avez pas à vous faire de souci.

            Car autant vous nous avez connu abattus par l’épreuve il y a deux ans, autant nous avons retrouvé la vigueur nous permettant, dans l’Honneur et la Fierté, de défendre à nouveau les intérêts de notre île : Anjouan.  Nous avons envie de montrer à ces gens au pouvoir n’ayant pas toute l’honnêteté requise à leur charge, nous désirons montrer à nos compatriotes, ainsi qu’à l’opinion internationale, que nous avons l’énergie nécessaire pour permettre à notre île de retrouver le chemin du Progrès et du mieux-vivre et de la réelle démocratie.

            Depuis deux ans, j’ai beaucoup œuvré, souvent dans l’anonymat. Mais à partir de cet instant, à partir de maintenant, Abdou Madi s’engage et parle ouvertement. Ca peut gêner peut-être, ceux que nous avons en face, mais ils finiront par s’habituer !  Et peut-être comprendre qu’il fallait ce délai, c’est leur problème.

            Je vais vous dire aussi quelque chose de très bizarre. Au gouvernement, nous n’avions qu’une seule femme. Je la revois pour la première fois aujourd’hui, deux ans après. Depuis ces évènements, on s’est égarés. Je suis heureux de la revoir. Tout le groupe que nous sommes, ici, nous étions contre Sambi il y a deux ans. Tout le groupe que nous sommes ici, et c’est là la magie du moment, nous sommes toujours opposés à Sambi.

            Si je lâche aujourd’hui du lest ce sera comme un avion qui se crashe, donc retenez que j’ai toute l’énergie nécessaire aujourd’hui, deux ans après pour m’adresser à mes compatriotes tout à fait ouvertement.

Je ne suis pas cependant en totale liberté, bien que libre, vous voyez la nuance. Mais je le suis en mon for intérieur, avec mes pensées. Je n’ai pas la Liberté, mais je suis libre à Mayotte, comme vous me voyez. Je n’ai aucune contrainte, et pour moi,  Abdou Madi, la vraie liberté consiste à pouvoir m’exprimer enfin tout haut.

            Et c’est là que je demande l’appui de tous les démocrates comoriens.

            Maintenant l’argent, pour démarrer les projets, la dynamique, pour relancer l’économie, viendront en temps voulu mais il faut nécessairement que nous posions les pieds sur notre sol d’abord. Et c’est là que nous serons plus efficace, pour défendre le développement, pour défendre notre économie, parce que notre pays, Anjouan, est un pays qui a des ressources.

            Aujourd’hui, avec mes amis que vous voyez ici, je signe et je m’engage : nous représentons aujourd’hui l’Opposition Anjouanaise en exil à Mayotte, nous sommes une force vive, et nous sommes prêts à rencontrer, à apporter notre contribution, à bâtir une opposition forte au pouvoir de Sambi, avec toutes, je dis bien toutes les forces d’opposition des autres îles, pour autant qu’elles en expriment le même désir !

            Ce désir se construit sur l’efficacité, sur l’importance de l’immédiateté, sur la nécessité que les Comores ont de se hausser sur le plan interne mais aussi sur le plan international, faisant fi des divergences du passé. Rencontrons-nous, n’utilisons pas nos divergences pour nous opposer inutilement, faisant le jeu du pouvoir, mais utilisons ces différences pour construire ensemble un réel espace d’opposition avec lequel le président actuel de l’Union des Comores devra compter. »

            Je suis reparti de cette rencontre après avoir planté l’arbre de l’amitié ; c’est une tradition comorienne. Elle exprime également un vœu par son geste : l’engagement solennel d’un geste de plantation, de suivre, comme l’arbre qui pousse, les engagements pris, pour qu’ils deviennent forts, comme l’arbre, quelque soient les aléas. J’en avais conscience. Conscience également d’avoir assisté à l’émergence d’une force politique sur laquelle il faudrait dorénavant compter aux Comores : l’opposition anjouanaise en exil à Mayotte, et probablement bientôt chez elle.