Entretien avec Mjamawe: Part 2

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20 Comments    03-09-2008


Après le relaté des évènements anjouanais, Mjamawe évoque l'avenir, et fait des propositions tant institutionnelles qu'économiques pour redresser l'Union des Comores...

Nous avons quitté la semaine dernière l’ex-numéro 2 du régime anjouanais, renversé par une coalition étrangère, et nous avons évoqué ensemble les évènements qui ont menés à la crise. Voyons maintenant quelles modifications Mohamed Abdou Madi serait en mesure de proposer à la Constitution de l’Union, afin d’apaiser les esprits et créer un climat progressiste dans son pays.

 

M.Abdou Madi : Tel que c’est parti, les Comores ne peuvent rester ainsi. La Démocratie évolue, elle s’apprend, dans les îles de l’Océan Indien. Le système Sambi est révolu, d’un autre âge, complètement dépassé, on voit à quel niveau de misère l’Union des Comores est maintenant arrivé.

Les exactions continuent. Les Français poseront un jour les bonnes questions à Monsieur Sambi : « Et maintenant ?.. On fait quoi ?.. » Tout peut aller vite, dans le sens où l’on désire porter le regard au delà d’Anjouan.

 

Moi : Alors, que faut-il faire ?

 

M.Abdou Madi : Il faut renforcer la démocratie. Il faut que les comoriens mettent les choses à plat. Il ne faut plus tricher les uns par rapport aux autres. Les richesses comoriennes sont le tourisme, la pêche et la parfumerie. Il faut autour de cela construire une économie, avec, je l’admets, quelques coups de pouce de l’extérieur, mais pour aider, pas pour envahir !

 

Moi : Avant que nous parlions de l’organisation interne, quelques mots sur la cousine : Mayotte ?

 

M.Abdou Madi : Dans l’Histoire, les anjouanais sont des mahorais ! D’ailleurs, Mayotte était la capitale des quatre îles. La différence entre un anjouanais et un grand comorien, c’est que l’anjouanais se sent chez lui partout où il est, quelque soit où il est. Le Grand Comorien, lui, ne se sent chez lui qu’en Grande Comore ; c’est toute la différence.

Il y a un grand mélange de sang à travers les âges entre mahorais et anjouanais. Un rapprochement tant ethnique que géographique. Le statut de Mayotte va changer, avec la départementalisation, il va dissocier ce phénomène. L’anjouanais a accepté le choix de Mayotte. Le Grand Comorien a protesté. Il n’y a pas de souci entre Anjouan et Mayotte…

 

Moi : Mais il y a toujours le souci des kwassas-kwassas qui abordent Mayotte chaque jour, plein de candidats à l’exil d’Anjouan !

 

M.Abdou Madi : Il faut éviter les kwassas-kwassas… Cela doit cesser. Si les anjouanais pouvaient venir librement sur Mayotte, avec un visa temporaire, se faire une opinion sur leur installation ou non à Mayotte, ayant le temps de chercher un emploi, un logement, il verraient la difficulté de leur démarche et pourraient librement toujours revenir à Anjouan s’ils renonçaient! Je suis convaincu que le flux de déplacement diminuerait et il y aurait moins d’anjouanais à Mayotte. Actuellement, ils prennent beaucoup de risques pour leur vie en venant clandestinement, mais combien se « rendent » spontanément à la Police aux Frontières parce qu’ils savent qu’ils vont pouvoir rentrer gratuitement ?

Je souhaite le dialogue avec la France. Il faudrait que la France prenne le risque d’ouvrir ses portes, car l’anjouanais pourra se rendre compte de visu, à Mayotte, constater de lui-même qu’il n’y fera pas fortune, et pourra librement revenir à Anjouan. Les anjouanais qui ont obtenu le visa temporaire pour Mayotte ne s’y sont jamais installés. Ce jeu du chat et de la souris n’est pas une méthode valable d’échanges humains.

Si l’argent dépensé pour la Police aux Frontières était consacré aux échanges économiques entre Anjouan et Mayotte, cela serait valorisant. Si le pêcheur anjouanais pouvait venir déposer son poisson en chambre froide à Mayotte afin qu’il soit vendu aux mahorais tout le monde y gagnerait. C’est une question de volonté politique. Il faut se donner les moyens économiques d’y parvenir.

 

Moi : Alors parlons un peu de ces changements en profondeur dans l’Etat comorien …

 

M.Abdou Madi : Il faudrait un état comorien, mais qui délègue pratiquement tous les pouvoirs, tous les pouvoirs de fonctionnement direct, comme en Suisse avec les cantons, comme en Allemagne avec les Landers, comme au Nigéria.

Une Région chez nous, c’est une île. Ca nous est imposé par la géographie, les régions sont séparées par des bras de mer, nous sommes un archipel, c’est ainsi. Et quand ce système fonctionnera, alors nous pourrons travailler avec les autres Régions de l’Océan Indien, Maurice, Madagascar, la France de la Réunion, les Seychelles. Où Mayotte et Anjouan pourront s’entendre.

 

Moi : Mais concernant les statuts de l’Union ?

 

M.Abdou Madi : Il y a trois aspects à prendre en compte : l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire.

Dans le domaine Exécutif, la Présidence des Comores resterait tournante, en élisant le même jour, bien sûr, le président de chacune des trois îles, pour une durée de 6 ans. Le praesidium serait composé des présidents des îles, un président, un vice-président, tournant à l’intérieur du mandat, d’où la nécessité d’une mandature d’un nombre d’années divisible par trois.

 

Moi : Que gèrerait l’exécutif de l’Union ?

 

M.Abdou Madi :  Tout d’abord la Diplomatie, et non la Coopération. Ensuite les problèmes de Nationalité, dans une conception proche de celle de l’Union Européenne. Puis l’exercice commun de la souveraineté, l’Air, la Mer, les Communications, puis la Justice, mais sous sa forme ultime, c’est à dire la Cassation, et enfin le système bancaire, la Banque Centrale, les relations avec les banques privées commerciales ; que la gestion des banques soit autonome au niveau de chaque île et non centralisée à Moroni, que les sanctions s’il doit y en avoir ne dépendent pas des faits politiques.

 

Moi : Pourquoi les Communications ?

 

M.Abdou Madi : Il faut retenir une leçon du dernier conflit : au moment de l’imminence du Débarquement tanzano-soudanais, les puces des dignitaires anjouanais avaient été désactivées. Nous n’avions plus la possibilité de nous joindre. Cela est une preuve d’ingérence totale !

 

Moi : Concernant la Défense de l’Union ?

 

M.Abdou Madi : Actuellement les Comores ont une « Défense Extérieure » dans la nouvelle Constitution. Une Défense Extérieure et des Forces de Sécurité Intérieures. Les Comores n’ont pas les moyens financiers d’entretenir une armée de défense. Quel pays de l’Océan Indien aurait des visées hégémoniques sur les petites îles comoriennes ?… Non ! Qu’une Force de défense régionale avec les autres pays de l’Océan Indien se mette en place, oui !, mais sans conserver cette force de défense extérieure strictement comorienne !

Par contre, que chaque île possède ses forces de Police, de proximité, pour assurer le maintien de l’ordre, et les affaires judiciaires, cela paraît normal.

 

Moi : La diplomatie ?…

 

M.Abdou Madi : C’est avoir la possibilité pour chaque île de se débrouiller toute seule, sans en  référer au pouvoir central : si Mohéli a envie de faire un jumelage avec une ville anglaise, cela ne concerne qu’elle, Grande Comore n’a pas à s’y opposer, tout cela dans le respect des accords diplomatiques avec les autres pays. Ces accords, il faut tout recréer, remettre de l’ordre…

On n’a pas les moyens de s’offrir une représentation diplomatique dans chaque pays, hélas. Nous avons de petits moyens. Mais nous pourrions cependant avoir un représentant, un chargé d’affaires, sans les structures lourdes d’une ambassade au sens propre.

Je pense que cela permettrait déjà d’économiser pratiquement 40% par rapport aux dépenses actuelles, sur un budget de l’ordre de 13 milliards de francs comoriens par an, de frais de fonctionnement théoriques.

 

Moi : La partie législative du pouvoir central ?…

 

M.Abdou Madi : Actuellement, il y a confusion, car chaque île a deux assemblées.

Il y a l’assemblée insulaire, et l’assemblée nationale. Sur chaque île. Or les lois votées pour l’ensemble de l’Union sont souvent discutées au niveau des îles, parce qu’elles ne sont pas en conformité avec l’Assemblée locale. Ce qui donne des palabres et souvent des discussions à n’en plus finir. Je propose donc que pour les questions d’ordre commun, concernant l’Union, on crée un Congrès des 3 Assemblées locales insulaires, convocable par Moroni,  qui serait en mesure de discuter et voter les textes communautaires . Cela permettrait de supprimer les assemblées nationales sur chaque île, qui, bien entendu, conserveraient leur assemblée locale, cela éviterait les antagonismes, et ce Congrès serait épaulé par une sorte de Conseil Constitutionnel qui s’assurerait que les lois votées par le Congrès soit bien dans le cadre de notre Constitution.

 

Moi : Et le pouvoir judiciaire ?…

 

M.Abdou Madi : Comme je vous le disais tout à l’heure, il conviendrait que seule la Cour de Cassation soit au niveau du Pouvoir Central de l’Union. Chaque île étant autonome dans ses juridictions de 1er et Second degré.

 

Moi : Mais comment initier tous ces changements ? Quelle est l’amorce ? Par où commencer ?

 

M.Abdou Madi : D’abord le système politique comorien doit être à l’origine d’un changement économique. Il n’y a pas de problème entre grand comorien, mohélien, anjouanais, il n’y a des problèmes qu’au niveau de leurs hommes politiques. Mais la haine risque de prendre le dessus, et franchement c’est à éviter.

Sitôt que l’impérialisme politique disparaîtra, nous pourrons aller vers des Comores du progrès.

Quand je parle du tourisme entre Anjouan et Mayotte, les possibilités sont énormes, nous avons le potentiel ! Et Mayotte, gagnerait à être la plaque tournante du tourisme au Comores.

Ensuite, un autre problème reste à régler : créer l’ambiance d’une société de consommation au niveau des Comores. Il faut lutter contre la thésaurisation aux Comores. En développant le système bancaire, en développant les produits bancaires, les comptes à intérêts fixes et variables en fonction des placements. Il faut que tous ces produits financiers circulent librement !

Nous avons juste une Banque, la Banque Internationale des Comores, la BIC, qui pratique des taux d’intérêt beaucoup trop élevés à ses clients ! Ils peuvent monter jusqu’à 30% !Le système devra créer des moyens pour favoriser les dépenses, lutter contre la peur de dépenser, aller vers une société économique moderne. Actuellement, vous allez placer de l’argent à Anjouan, on vous en prend pour gérer votre compte !

Il faudrait aussi favoriser l’émigration économique. Réussir à faire travailler des comoriens en dehors de l’Union, au lieu de vendre des terrains aux étrangers. Il y a beaucoup de main d’œuvre réclamée par les pays voisins.

Culturellement, les comoriens n’ont qu’un choix pour aller travailler, sans savoir d’ailleurs précisément s’ils y travailleront : c’est la France. Il faudra faire évoluer les mentalités ; oser partir en Indonésie, au Canada, en Australie, il faudra relancer cette émigration économique.

Pendant la période coloniale, tout était traité aux Comores : le giroflée, les parfums, la distillation de l’ylang ; aujourd’hui, on se contente de la cueillette, du séchage et de l’expédition vers d’autres pays pour transformation.  Où est la valeur ajoutée comorienne en la matière ? Il faut donc la revaloriser.

Il faut accorder de l’attention à la conservation de la pêche. Pouvoir investir dans des chambres froides pour vendre le produit de la pêche non vendu le jour même, au lieu de le sécher ou de le jeter comme aujourd’hui. L’économie de la pêche passera ainsi par une cotation variable chaque jour en fonction de la production, des stocks et du marché de la vente, de l’exportation , sous forme de cotation. Si l’on achetait plus à Mayotte de poissons comoriens, et moins d’Afrique du Sud, ils serait certainement plus frais, et moins cher, et mahorais comme comoriens y gagneraient. Toute une culture à construire.

 

Moi : Nous allons nous quitter dans quelques instants, quel message aimeriez-vous faire passer auprès des lecteurs de ce blog, pendant cette période un peu pénible, on peut le dire, d’exil en terre mahoraise, avant, on peut le souhaiter, des jours meilleurs pour l’Union des Comores, vous-même et vos camarades?

 

M.Abdou Madi : J’aimerais dire ceci : je suis anjouanais, et j’aime profondément mon île. Je n’en suis pas qu’originaire, j’y ai vécu, j’ai travaillé pour elle, parfois dans des conditions plus que difficiles, mais j’estime que les Comores ne méritent pas ce qu’elles vivent aujourd’hui, pas plus que ce qu’elles ont vécu par le passé, dans des périodes troubles. Elles ne se sont pas encore réveillées dans ce monde moderne.

Les comoriens sont un peuple sympathique, mais qui a la malchance de toujours subir le jugement sur le plan international, sur la base de l’unilatéralisme. C’est malheureusement le sort  du plus petit, du plus faible. Et pourtant, le peuple comorien, s’il n’a pas de richesse particulière, représente un certain potentiel.

Aujourd’hui à Anjouan, depuis le débarquement, la misère règne. La torture, la maltraitance. Les conditions de vie sont plus que précaires, l’alimentation ne suit plus, les droits de l’Homme si chers à la Communauté Internationale sont continuellement bafoués.

Depuis le débarquement, 700 personnes sont emprisonnées, dans des conditions indignes pour un être humain, sans procès, sans jugement, sans comparution, simplement 700 personnes mises à l’écart du monde, en attendant qu’elles en disparaissent parce que leurs forces disparaîtront elles aussi. Le litre d’essence, quand il y en a dans les cuves, est à 600 Francs comoriens, le pétrole lampant à 500 Francs, contre 200 Francs avant les évènements, et il n’en manquait pas.

C’est cette souveraineté d’un peuple tout entier, écrasé par la domination du Chef, Foundi Sambi, et de son représentant, qui nous interpelle et nous émeut. C’est quel monde ça ? Pourquoi ?

Si je vais plus loin, je dirai encore que la démocratie a imposé deux formules majeures ; se soumettre ou se démettre. Autrement dit l’élection et la démission.

L’élection est le privilège du peuple pour orienter son existence, mais la démission est pour le représentant que le peuple ne soutient plus dans ses décisions la possibilité de corriger, ainsi que le moyen démocratique de corriger les erreurs si le peuple s’est trompé. Et de redonner ainsi la place aux élections pour un choix différent. C’est cela la démocratie.

Le seul fait d’être Chef d’Etat, tout ce qu’il dit, n’est pas forcément ce qui doit arriver à son peuple.

C’est ce jugement-là, cette manière de voir les choses, que j’aurais aimé voir de la Communauté Internationale à l’égard de Foundi Sambi, en faisant le bilan de son argumentaire qui n’a conduit qu’au coup de feu et à la misère du peuple anjouanais, mais aussi de toute la population comorienne sur les trois îles.    

 

Aujourd’hui, Anjouan est dirigée depuis le départ de Mohamed Bacar par Moussa Toybou, passant pour un très proche du Président de l’Union, Foundi Sambi. Deux jours avant les élections qui ont mené Moussa Toybou à la tête d’Anjouan, le Président Sambi a limogé et remplacé le président de la commission électorale chargée de veiller à la bonne tenue du scrutin et à sa régularité.

Et le soleil se lève toujours à l’Est….