Eurostar et les intempéries

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20 Comments    20-12-2009


On est plus tranquille sans voie ferrée sur notre île...

Quoi ? Mais qu’est-ce que j’apprends ? Les relations diplomatiques entre la France et l’Angleterre sont rompues ? Mais que s’est-il donc passé ? Un effet de la vague de froid ? Ah oui ? Ah ben ça jette un froid, oui, fallait donc pas prendre les choses au pied de la lettre !… Notre alliée de toujours… Jeanne d’Arc, Waterloo… Ah dites donc c’est pas rien !

Ah ! ce ne sont pas les relations diplomatiques, mais les relations « ferroviaires » ? Ah c’est déjà moins grave… Ces relations-là, elles sont un tantinet anti-nature… Certes, on a fabriqué un tunnel, mais l’Angleterre reste une île !…

Alors, vu d’une île, que se passe-t-il ? Je me suis documenté…

Soit un Eurostar qui fend la bise à plus de 150 km/h. Un Eurostar, c’est une merveille technologique, que le dernier TGV passe pour être une Pacific 231 à côté. A côté de ça, vous, ami lecteur, lectrice, et votre petite voiture urbaine, vous filerez à 60 km/h (ah ben si quand même, vous pouvez !… Allez !…, c’est que de la neige, faut pas avoir peur !).

Vous, sur la ligne droite de Tellancourt à Longwy, pourfendant l’espace pour boire un café avec vos chers parents à côté de Montigny s/Chiers, un dimanche sous la bise hivernale, température moins 15°C. Le capot de votre voiture, le pare-brise se couvrent de neige, de glace, vous, d’un geste gracile se confinant à la délicatesse, vous actionnez le switch du désembuage, comme le pilote actionnerait le « de-icing » et le « anti-ice engine », et puis, comme si de rien n’était, vous poursuivez gaillardement, you’re the queen/king of the snow road, et quelques minutes plus tard, vous pénétrez dans la chaleureuse chaumière où vous attendent les piaillements de votre mère et le silence glacial de votre père…. Votre voiture citadine pendant ce temps se désaltère à l’écurie et s’enfile quelques bonnes brassées d’avoine bien chaudes…

L’Eurostar, lui, c’est une bête… Un félin de la voie ferrée… Il est celui qui a gommé des millénaires d’autarcie de la Grande-Bretagne pour en faire la banlieue parisienne. Il est le cordon ombilical de deux civilisations, voire plus. Il est la vitrine technologique de ce qu’un certain Donald (non pas Duck, Rumsfeld !) avait baptisé la « vieille » Europe, l’équivalent ferroviaire de ce qu’Ariane V est à l’espace européen, bref : il est le must.

Or ce must ne supporte que trop mal de prendre dans les narines un vent relatif à 160 km/h chargé de flocons. Dès lors, il se forme sous le capot des congères, il éternue, il prend froid, et évidemment, lorsqu’il pénètre dans le tube du tunnel, où règne la chaleur infernale confinée que vous imaginez aisément, il prend froid et évidemment, c’est l’arrêt de travail, c’est le colapsus du bobinage, l’AVC de la turbine, bref, le beau joujou grandeur nature (oui, car le vôtre, celui de votre maquette de train Jouef, il fonctionne toujours !) se met instantanément sur Off et s’arrête sur quelques kilomètres, à quelques centaines de mètres sous le calcaire de la Mer du Nooord… Le Noooord…

« Tout le monde descend ! » allais-je dire ! Mais non ! Ah que non ! Personne ne descend ! La société moderne a inventé le principe de précaution, est tenue par les principes hystériques de la sécurité à tout crin et du coup personne ne descend !

A l’époque bénie où la Pacific 231 mettait 12h à joindre Metz à Vintimille, et que le train tombait en panne en pleine nature entre Lyon et Valence, tout le monde descendait se dégourdir les papattes, ceux-ci fumant quelques bonnes brunes, d’autres en profitant pour pique-niquer au bord de la voie, d’autres enfin profitant de l’aubaine pour oublier le pique pour la nique dans un compartiment déserté.

Mas aujourd’hui, principe de SECURITE à la sauce de précaution, personne ne sort, le personnel dit « commercial » (Bonjour je suis Albert votre Chef de Train, n’hésitez pas à me contacter pour toute demande… ) en oublie tout sens du même nom, Adieu les « Merci, je vous en prie, avec plaisir, pour votre sécurité » à tort et à travers, on retrouve la bonne vieille goujaterie et son extrême froideur impersonnelle de la bonne vieille ex-SNCF ainsi que son absurde mépris de l’usager lambda, plus un mot dans les haut-parleurs : « si vous ne vous êtes pas rendus compte qu’on était dans l’radada, on est désolés, mais on peut rien pour vous, allez Tchüss ! »

Et nos chers voyageurs, pas de un, mais de cinq Eurostar successifs, d’attendre patiemment quelque chose comme 16 heures, sans manger, sans boire, sans couverture, sans rien sauf ce qu’ils auront eu l’intelligence de mettre dans leurs poches avant de partir pour un voyage qu’ils croyaient de loin facile et sécurisant ! Au moins ils n’auront pas eu à subir les contrôles de Police qui les leur auraient piqué, pour des raisons de sécurité, naturellement.

Oui, avec la SNCF, comme dit le slogan, tout est possible.

Je me demande encore comment on fait pour envoyer dans un tunnel quatre Eurostar quand on sait qu’on en a un en rade, puis deux puis trois. On joue à pousse-pousse ? Qui prend les décisions ? Un énarque ou un aliéné ? En tout cas, c’est ça le progrès.

Aujourd’hui, la SNCF a décidé de stopper la ligne Paris-Londres, jusqu’à ce que, je cite, « toute la lumière soit faite sur ces incidents et que le trafic puisse reprendre en toute sécurité. » Les bons mots sont lâchés : lumière, sécurité. On n’ose imaginer, à écouter la frêle voix de la toute récente, on l’imagine, chargée des relations avec la Presse de la SNCF, qu’ils se soient dit : « Allez hier, ça a foiré, mais il nous en reste un dizaine à envoyer derrière les cinq autres en panne, chiche, on les envoie ! » Il n’y aurait plus manqué que ça ! Comment peut-on envisager de penser autrement, et surtout comment peut-on oser le dire ?

Alors comme ça ils ont tout arrêté. Si vous voulez aller à Londres aujourd’hui, bon, trois solutions : soit vous regardez le bulletin météo et intelligemment vous différez, hein, l’Homme a toujours plus ou moins obéi aux injonctions de la Nature, et pour ceux qui ne l’ont pas fait, regardez comment ça a fini, hein, voyez Napoléon et Hitler en Russie, ça na pas besoin d’image pour comprendre.

Ou alors, seconde solution, vous allez boire le café à Viviers s/ Chiers, ou alors enfin vous allez directement à Roissy ! Quand vous aurez expliqué tout ça au Chef d’Escale qui cherche encore une soufflante pour déneiger le doublé Sud, il y a des chances pour qu’il vous propose de rentrer gentiment chez vous sans faire trop de bruit !

Non, croyez-moi, le progrès a ses limites et il y a des jours comme ça, où vaut mieux ne pas en avoir besoin, du progrès.

L’occasion d’attendre le dégel…