La friteuse italienne

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20 Comments    05-03-2009


Trois patates, deux roues, deux litres d'huile...

Prenez une belle journée d’été réunionnaise… Ajoutez une poignée de beaux biffetons européens, de préférence à dominante verte ou ambre… Dirigez-vous garni de votre matelas de billets vers l’un des plus importants concessionnaires moto de l’île, allez disons la Société Génératrice de Couillonnisses Réunionnaises, et allez chercher votre moto toute neuve dont le vendeur affable et compétent vous a assuré qu’elle allait vous être « préparée » pour votre prise en main.. Vous aimez.. Ca fait «Bol d’Or », ça fait compèt’ ça, le garage qui vous la prépare… Miam d’avance…

Prenez également soin que ce soit une belle journée de manifestation locale contre des soucis sociaux dont le règlement vient justement d’être signé pour tous les DOM la nuit précédente…  Partez de chez vous au bon moment : au moment où 10 000 personnes défilent sympathiquement sur le front de mer de St Denis pour rejoindre pacifiquement la Préfecture.

Assurez-vous bien que la Route du Littoral, autrement dit le Serpent de la Mort, la route où vous allumez toujours une cigarette parce que vous ne savez pas si justement ce sera la dernière, est bien ouverte en 4 voies : vous ne connaissez pas encore bien votre future moto et autant rentrer chez vous sagement, en humant la brise marine, ou éventuellement en vous prenant un galet sur le paletot, tout dépend de l’option choisie par le destin. Ainsi vous ne prévoyez qu’au maximum une petite heure pour rentrer chez vous faire connaissance avec votre belle  moto neuve et toutes ses caractéristiques.

Attendez une bonne demi-heure que le « garage » de la concession ait bien fini de vous la préparer. Pendant ce temps, choisissez un anti-vol digne de votre monture… Payez, partez enfin de la concession.

A ce moment, assurez-vous bien que des éléments incontrôlés de la manif’ aient bien pris d’assaut la route du Littoral, l’ait bloquée dans les deux sens, et surtout qu’aucune force de l’ordre n’ait anticipé le mouvement. Ainsi, vous serez sûr d’être obligé de revenir vers votre home sweet home par la route sinueuse de la Montagne ! Chic chic chic ! Des virages, des freinages, des cirages et des embouteillages!!

C’est votre jour de chance !

Regardez dès les premières centaines de mètres votre moteur fumer comme un Fouga Magister à l’allumage de sa cartouche. Proposez alors à la matière grise sous votre bol deux options : soit ils ont oublié d’enlever un film protecteur quelque part et il est gentiment en train de se consumer, soit le « préparateur » a vidé deux fois la quantité d’huile nécessaire et elle ressort par vous ne savez où. Réjouissez-vous, après quelques feux rouges et verts sur le Boulevard Sud, et l’émission d’une fumée digne de la Patrouille de France au dessus des Champs Elysées un 14 Juillet, de ne pas encore être vous-même en feu… Ne pensez pas au Concorde à Gonesse...

Attaquez la route en corniche. Rajoutez une bonne heure de route à vos prévisions, et réjouissez vous des projections grasses qui commencent à vous faire fondre le jeans, les chaussures, et à enduire votre délicat mollet d’un parfum de graisse chaude à côté duquel un morceau de boucané local ferait office de contrefaçon…

A chaque arrêt, contemplez vote bloc moteur de plus en plus brillant, suintant, fumant, appréciez le repose-pied qui glisse de plus en plus sous vos semelles qui vous rappellent les heures glorieuses du plan incliné au savon noir d’Intervilles (à ce stade-ci, j’informe les moins de 25 ans qu’il n’est pas du tout anormal qu’ils ne comprennent pas mon allusion à une émission de télévision datant de l’Ere Primaire de la Télévision en 420 lignes, noir et blanc, Guy Lux et Léon Zitrone).

Egalement à chaque arrêt, évitez de penser au « préparateur » et ne regardez pas le pneu arrière de votre moto toute neuve, pneu dont la brillance n’est pas due au très faible nombre de kilomètres qu’il a déjà enquillé, puisque, je le rappelle, la moto est neuve et vous la sortez du garage, mais au fait qu’il commence sérieusement à saturer d’huile moteur, le pneu…

Appréciez la tenue de route et son grip, en ces circonstances si exceptionnelles que vous les appréciez à leur juste niveau…

Parfois, évadez-vous mentalement, ça fait du bien… Voyez-vous en pilote de Morane Saunier, au dessus de la campagne de France, le 10 Mai 1940, alors que votre bel avion de chasse vient d’être touché par la Luftwaffe allemande, qu’il perd toute son huile, que vous en avez plein le cockpit, que ça vous brûle de partout, et que vous attaquez un piqué juste au dessus du lieu où précisément, dans quatre ans, s’érigera une petite plaque commémorative à votre nom….

Maintenant, il est temps de modifier votre plan de vol… Non, trop banal de rentrer chez vous avec votre moto neuve payée comptant je le rappelle…. Trop « comme tout le monde »… Alors, une fois rejointe la route à 4 voies, quelques demi-heures plus tard, alors qu’au sein des manifestations à St Denis, ça fait comme vous, ça fume, mais là, ce sont des lacrymogènes et pas votre huile, vous vous dites qu’il serait tellement plus original en fait de rejoindre la concession du même nom mais de la côte Ouest de l’île ! En fait, vous avez acheté votre moto neuve pour l’emmener d’un garage à St Denis au même garage à St Paul… C’est-y pas plus original ça ?

Alors, vous vous traînez à 70 km/h sur la 4 voies, parce que maintenant la friteuse ... Pardon ! La moto ! devient un tantinet bizarre à piloter, et surtout qu’avec vos pieds qui baignent dans l’huile, vos mollets qui apprécient le cataplasme lubrifiant et chaud, vous ne tentez pas le diable à vous faire un ptit run.. Un petit run.. A la RUN…

Et donc, quelque une heure 45 après avoir pris possession de votre moto neuve, vous la déposez chez le concessionnaire pour son premier entretien, son premier lavage au kärcher, (chacun sait que le kärcher, c’est idéal pour une moto si !si !) et vous rentrez chez vous , eh bien ! Comme vous êtes partis trois heures plus tôt : sans moto !

C’est pas beau la vie ?

Bon. Le seul problème, c’est que cette histoire est véridique.

La pilote de la moto aurait pu se tuer dans les virages de la route de la Montagne avec sa friteuse, parce que de prime abord, un bouchon ou une vis du circuit d’huile est dévissée… Et que la moto a seulement 36 kms…

Il y a dans tout cela, à mon sens, comme un parfum d’incompétence… Et même si je vous le traite là avec ce petit rien d’humour qui me rend aimable, j’admire le sourire de la rescapée à la fin de l’aventure, et je souhaite au préparateur une joyeuse reconversion…

Une friterie, tiens… Pourquoi pas ?