Les Extra-Terrestres de Dzoumonyé

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20 Comments    09-12-2008


Je les ai rencontrés.. Et le cauchemar a failli commencer...

Même là… Même là, par 10° Sud de latitude, entre le 45° 05’ Est et le 45°10’ Est, tu les rencontres…

Ayouba, petite trentaine, mahorais, bien dans ses pompes et sur son île…Une passion : justement, son île, version développement durable, version respect des savoirs des anciens, des m’zés, des foundis, des bacocos…

Alors, Ayouba m’avait emmené dans son beau Patrol bordeaux, direction les différentes réserves forestières du Nord de Grande Terre. L’objectif était de s’immerger dans cette nature, cette jungle, et de l’apprécier…

Je vous réserve pour d’ici quelques semaines un reportage un poil technique sur la distillation de l’ylang, photos des installations à l’appui, mais en attendant, voici que voilà l’éternel drame de ma vie, ma rencontre avec des extra-terrestres terriens, genre bobos à l’aventure, genre « qu’est ce que tu penses de l‘Afghanistan ?» autour d’une bière le vendredi soir, et en réalité genre « cherchez l’erreur », se reproduit encore et encore…

Bref, nous quittons Dzoumonyé vers 15h30, sachant que la nuit tombe vers 18h, pour un tour de Mapouéra, sur cette piste qui te mène, l’Ami,  à la verticale d’Acoua, 363 mètres au dessus d’Acoua, pour être précis, au moment où l’astre décline, et où tu devines au loin  les reliefs d’Anjouan.

Mais pour mériter ce spectacle grandiose, il fallait cheminer prudemment sur la piste caillouteuse, poussiéreuse, crevassée, prudemment en première, avec le beau 4x4 d’Ayouba…

Sur cette piste, tu peux cueillir ce qui se mange… Ayouba parle : « Ici, tout ça n’est à personne… C’est à celui qui a faim. » … Sage pensée… Encore faut-il connaître ce qui est bon de ce qui peut te causer nausées et gratouilles de tout poils, voire pire…

Les ambrovades… Délicieux en-cas, pour l’européen que tu es l’Ami, je dirais que ce sont des petits pois qui poussent sur des arbustes. Aussi verts, dans une gousse, aussi féculents, avec certes un goût un peu différent (mais n’oublie pas que tu as passé l’Equateur, plus rien n’est pareil, et même la Lune ressemble à un bol de riz…). Et puis,  le suc de cette plante qui guérit, la petite fougère qui se replie en deux lorsque tu l’effleures, les ananas rouges… Ayouba nous montre, nous parle, j’essaie de retenir, je respire, je sens, toutes ses sensations, ces effluves plus délicates les unes que les autres, vraiment oui ! Mayotte mérite bien son surnom de « l’île aux parfums »…

Le 4x4 chemine parmi les crevasses, les fondrières, chevauche les cailloux, enjambe les fossés, ronronne à souhait, c’est la fierté d’Ayouba, son 4x4… Et il a raison, son 4x4 bien manipulé l’emmène partout…

Nous sommes loin de tout maintenant, la forêt s’est refermée sur nous. Pas loin en kilomètres, non, à vol d’oiseau nous sommes à 5 kilomètres de Dzoumonyé, mais dans la jungle, nous sommes à une heure de route, en 4x4…. A deux heures de marche…. Autre unité de temps, faut s’adapter… Ou pas tenter…

S’adapter, justement !

Au détour d’une côte, soudain, au sommet du coteau, j’écarquille les yeux sur ce que j’aperçois dans le pare-brise : un homme, piéton, un sac à dos spécial porte-bébé sur les épaules… Ah oui, vu l’endroit, ça m’interpelle…

Ayouba arrive à leur hauteur, puis s’arrête quelques dizaines de mètres plus loin pour nos observations. L’homme  est accompagné de deux femmes, l’une qui le suit de près, l’autre qui « tire » une petite fille d’environ 4 ans maximum. L’homme porte un bébé dans une nacelle, porte aussi un bob et des chaussures de marche. Les femmes, petite fille comprise, sont en savates et en tong.  Cherchez l’erreur… Ils sont européens, et à la couleur de leur peau, ne sont pas du sud de la France, ni arrivés sur l’Hippocampe depuis longtemps !

L’homme s’adresse à Ayouba, sur un ton d’européen qui n’a pas compris que la décolonisation c’est loin derrière : « C’est encore loin Dzoumonyé ? », demande-t-il le menton en avant dans l’attente d’une réponse aussi rapide que rassurante pour lui et l’opération qu’il a entamée…

Ayouba lui répond qu’ils ont encore deux bonnes heures de marche devant eux, et qu’il ne faudrait pas qu’ils tardent pour ne pas être surpris par le coucher du soleil.

Surprise du groupe, ils se regardent tous, surpris… Deux heures ??!! Ils jugent notre Ayouba peu crédible, alors ils me retournent la même question… J’accrédite, je ne peux pas faire autrement, Ayouba a raison… Et puis il est d’ici, Ayouba, il en sait plus que moi, mais que nenni !… Et voilà qu’on se fait presqu’engueuler !… Ben voyons !

Et « ça sert à quoi de venir à Mayotte si c’est pas pour marcher, hein ?… On n’est pas des lopettes allez, c’est rien d’ça, on a vu pire nous ! Tels que vous nous voyez, on a affronté les sangsues au Sud de Chikoutimi, et les sables mouvants dans le delta du Mékong !…Et allez, vous allez bien nous l’proposer en une petite heure, non ? Allez, une heure et demi, c’est mon dernier mot Jean-Pierre ! ! Debout ! On y va ! Go ! Go ! On s’laisse pas décourager !! Daï ! Daï ! »

La petite fille ne tient plus dans ses savates… Le bras qu’elle tend vers celle qui semble sa mère est tirée à 45°, ah ce n’est plus vraiment de la bonne volonté, plutôt de la résignation…

A la question de la P’tite Voix qui lui demande si elle a bien emporté une trousse de premiers secours pour les deux enfants, celle qui traînait la petiote de quatre ans derrière elle répond par deux yeux ronds étonnés…  Cherchez encore l’erreur…

Et tout ce petit groupe de repartir, joyeusement, limite sifflotant du Le Forestier ou du Yves Simon d’époque post-anar’, si ce n’était du Pierre Perret… Gambadant !…. De par la jungle ! Tagazou ! Youpala !…

Là, sur le coup, les yeux ronds, c’était nous qui les avions… Nous regardions le petit groupe s’éloigner, jusqu’à ne plus voir que la nacelle rouge contenant le bébé bringuebaler sur le dos de son père présumé…. C’est pas rien une rencontre avec des extra-terrestres !…

Sont-ils arrivés à Dzoumonyé.. ? Un jour, ce soir-là ? Je ne sais pas.

Ce que je sais, c’est que l’imprudence, et l’inconscience, ont leurs limites, dans les milieux qu’on ne connaît pas… Que les gousses séchées de haricots qui pendent à un mètre du sol, près de la bordure de la piste, si on a le malheur de les effleurer, se brisent et dispersent une poussière volatile terriblement urticante et dangereuse pour les voies respiratoires, même si je n’en n’ai pas retenu leur noms…

J’ai appris à reconnaître cette ortie dont les minuscules aiguilles sur la feuille et la tige, telles des aiguilles de verre, se brisent et diffusent en sous-cutanée un venin paralysant… Il suffit juste de trébucher, me direz-vous, mais la piste est loin d’être bitumée, vous répondrai-je… Et je n’ai toujours pas retenu son nom non plus..

Remarquez qu’une fois piqué, ça changera peu de chose de l’appeler par son petit nom…

Alors l’Ami, même si l’on est sous les Tropiques, tu comprendras facilement qu’il ne sert à rien de venir jouer le touriste explorateur globe-trotter Tintin Milou Professeur Tournesol si tu n’as pas la sagesse de t’entourer de précautions… Tout du moins de t’assurer un guide responsable, tout du moins une personne qui connaît son environnement…

Pour tous les visiteurs désireux de se rendre à Mayotte, et sous réserve de la présentation d’un billet d’avion, je me ferai un plaisir de vous en conseiller un en MP…