Patrick Baudry: Conquête spatiale, la déroute

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20 Comments    04-08-2007


Le coup de gueule d'un spécialiste...

Un livre de réflexion sur les choix faits ans le domaine sptial par les différents protagonistes de l’aventure spatiale.

 

Patrick Baudry a écrit ce livre en 2003; il a été  été pilote d'essai, puis l'un des deux françis sélectionnés par les Russes pour voler à bord de Soyouz et entraîné à la Cité des Etoiles de Moscou, et enfin  astronaute à bord de "Discovery", mission 51-G en Juin 1985 avec la NASA américaine. Après la catastrophe ayant emporté les astronautes de Columbia,  il nous livre ici ses réflexions, sans concession, sur la gestion des politiques en matière d’exploration spatiale.

 

Bien que cet ouvrage ait maintenant 4 ans, il faut bien dire que devant l’immobilité des responsables, son contenu est toujours d’actualité et son constat toujours aussi réaliste.

 

J’ai extrait ces quelques passages représentatifs de l’idée du livre, afin que vous vous fassiez une idée…

 

Aux Editions Michel LAFON…

 

« Imaginons qu’on ait fabriqué, il y a quarante ans, une automobile pour un million de francs et qu’aujourd’hui, avec la même somme, traduite en euro, on ne parvienne plus à confectionner qu’un vélo… On se poserait légitimement des questions. On se demanderait par quelle aberration économique une bicyclette nous coûte aujourd’hui le prix d’une voiture d’autrefois, en dépit de la technologie et des outils de production développés en quatre décennies. (…)

Alors vous, les manitous de l’espace, vous qui êtes si perspicaces, si performants, vous qui n’avez besoin des conseils de personne, expliquez-nous comment, pour le prix d’un voyage vers la Lune jadis, vous n’êtes capables aujourd’hui que de nous emmener en orbite basse?

Que s’est-il passé ? Notre génération est-elle devenue mauvaise à ce point-là ?

En fait,  puisque personne ne pousse les responsables des programmes spatiaux à aller plus loin, ils s’estiment bien contents de tourner en rond autour de la Terre, sans risques majeurs pensent-ils, à tort.

Ils font l’économie  de l’intelligence, de l’imagination, du rêve.

Ils préfèrent recevoir cent milliards de dollars pour réaliser un projet dont ils pourraient venir à bout avec dix milliards plutôt que de se lancer dans une vaste mission coûtant réellement cent milliards. (…)

Ces responsables sont devenus des donneurs de leçons ultra-protégés et ont renoncer à viser les objectifs que justifieraient les budgets qu’on leur alloue généreusement. (…)

Un écrou qualifié « spatial » coûte plus de cinq euros alors que la même pièce achetée dans une grande surface de bricolage revient à quelques centimes.

Je me souviens d’une anecdote qui remonte à 1982.

Cette année-là, l’aspirateur à poussière utilisé dans la station Saliout 7 est tombé en panne. J’ai alors eu l’occasion d’admirer la simplicité et l’efficacité de la méthode russe.

Il a suffi de se rendre dans le supermarché de la Cité des Etoiles, d’acheter un aspirateur, de l’envoyer à Baïkonour par le prochain avion et de le mettre dans la soute d’un cargo Progress.

A bord de la station, on l’a branché, l’appareil aspirait parfaitement. Problème règlé.

Toute l’opération a coûté cinq roubles ( à l’époque cinq francs au marché noir, cinquante francs au marché officiel).

Dans le même cas, la méthode européenne ou américaine se serait révélée bien différente.

D’abord on aurait tracé les plans d’un nouvel aspirateur, on aurait étudié l’aspirateur, on aurait construit un prototype d’aspirateur, on aurait étudié l’aspirateur, testé l’aspirateur.

On aurait ensuite fabriqué deux modèles, l’un pour le vol, l’autre pour remplacer le modèle de vol en cas d’incident…

Et le prix de l’aspirateur serait passé de cinq roubles à quatre ou cinq cents mille dollars ! Tout est là, la messe est dite. (…)

La formule russe reste bien plus performante parce qu’elle prend le risque d’envoyer dans l’espace un aspirateur défectueux.

Et alors ?

S’il n’avait pas marché correctement, on en aurait envoyé un autre. Mai pourquoi un aspirateur qui fonctionne tous les jours sur Terre tomberait-il en panne une fois arrivé dans l’espace ?"

 

(…) Sommes-nous sclérosés au point de ne plus avoir nous exposer au danger pour des causes qui en valent réellement la peine ? Sommes-nous vraiment devenus incapables de nous remettre en question avec humilité, même si nous ne sommes certains de rien et que, comme dans toutes les grandes entreprises humaines, plane constamment la menace de l’échec ?

 

L’urgence consisterait à stopper les programmes actuels et à condamner définitivement la navette. Mais les Américains ne peuvent se permettre de laisser les Russes et les Chinois seuls dans l’espace. Ils relanceront donc leur shuttle, au moins dans un premier temps, ce qui constituera une erreur technique, opérationnelle et stratégique. Ils n’arrêteront que lorsqu’ils auront trouvé une solution de rechange pour posséder la maîtrise des vols spatiaux. (…)

 

Reste alors à réfléchir. Sur le plan européen, je rêve de voir la France prendre le leadership d’un vaste programme de vols habités, afin de donner à notre continent une place dans le concert des nations spatiales. Ensuite, au niveau international, je souhaite que l’on en vienne, ave tout le doigté politique nécessaire, à abandonner au plus vite l’ISS pour consacrer les énergies et les budgets à l’occupation de la Lune, puis à l’exploration de Mars. C’est l’unique perspective sensée. Nous ne pouvons pas continuer indéfiniment à remplir des missions qui n’ont aucune signification.

 

Si nous empruntons cette voie, nous retournerons à notre véritable vocation : celle de la conquête et de la connaissance en marche. Nous retrouverons le souffle qui nous a animé autrefois, et faisant fi de la morosité de l’époque, nous nous attellerons de nouveau à de grands programmes.

 

A méditer, mais surtout à lire... L'ISS passe 16 fois au dessus de nos têtes par jour...