Une mutation mahoraise

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20 Comments    29-03-2009


Dernier coup d'oeil avant consultation

Alors il semblerait bien, cette fois-ci, que ce soit réellement en marche. Mais quoi donc ? Mais la mutation génético-politique de Mayotte, à destination du pleinement français, départementalement parlant et mahoraisement pensant !

            Déjà en descendant du grand oiseau en fer, j’avais remarqué quelque chose, alors que j’attendais, comme tout le monde, dans le joyeux brouhaha qui tient lieu de décor après celui de l’austère corridor de la Douane de l’aéroport, qu’un taxi local daigne prendre le pauvre voyageur que je suis, reconnaissable à son antique valise bleu émeraude, ça ne s’invente pas…

            Pour prendre le taxi, eh bien ici, il faut héler, il faut se glisser, il faut regarder combien de clients sont déjà dans un taxi, effectuer la soustraction 4 – x, x étant le nombre de passagers déjà installés dans le taxi, et vérifier que x est supérieur à zéro, auquel cas tu peux prétendre t’installer dans ledit taxi, à condition toutefois que le coffre de celui-ci, qui reste généralement béant ne soit pas lui-même plein, ce qui ne donnerait aucune chance à ta valise de te suivre.

            Voilà la procédure normale, à l’aéroport de Mayotte, que je pratique presque naturellement depuis deux ans maintenant, que le temps passe vite !…

            Eh bien en sortant de l’aéroport, que n’aperçois-je pas deux « taxi-men » en train de se crêper le bonnet mahorais à défaut du chignon, et de façon plutôt musclée, parce que l’un d’eux acceptait de charger des clients sans entrer dans le couloir des taxis, ce qui lui donnait, c’est évident, une suprématie commerciale sur ses confrères. Or, cela est interdit, tacitement et de facto.

            Certes, Gare de l’Est à Paris, une telle attitude aurait une tendance à passer quasi inaperçue, tant l’indifférence a gagné les esprits, mais ici, la règle c’est la règle, et ce n’est plus l’agent de la Police Nationale qui fait régner cet ordre, ce sont les chauffeurs de taxi eux-même ! Ca, c’est de la pédagogie réussie ! Mais quelle révolution à Mayotte : on parvient à se policer tout seul !…

            Puis, de fil en aiguille, de chât en quenouille et de Charibde en Sylla, je découvris d’autres signes de cette mutation…

            La télévision, la boîte magique. C’est aussi un bon baromètre, la télévision, surtout quand sa zone d’influence est grande comme à peine la moitié d’un département métropolitain. Eh bien, elle semble, elle aussi, avoir changé ! Du moins en ce qui concerne les magazines made in Mayotte, parce que pour ce qui est du feuilleton sud-américain à quatre sous et vingt trois piastres qui hypnotise chaque soir vers 18h toute la population et dont j’ai déjà traité le sujet ici, rien de changé, on se rassure.

            D’ailleurs, on dit de Sambi, le dirigeant comorien rêvant de conquérir militairement Mayotte avec ses deux kwassas blindés en location en Tanzanie, une caisse de fusils Chassepot modèle 1872 récupérés au surplus militaire de l’ancienne gare de Cayenne, et une paire de chaînes à neige pour Simca 1000, qu’il envisagerait bien de débarquer sur la plage de Passamainty un soir entre 18h et 18h30, heure de paralysie générale grâce aux messages subliminaux du sus-dit feuilleton : la chirurgie esthétique, car avec ce que se sont fait lifter plus ou moins bien d’ailleurs, la plupart des acteurs de cette série, jeunes et moins jeunes, on peut presque lancer une ligne de maroquinerie pour duty-free.

            Donc la télévision a aussi changé. Moins d’originalité, moins de couleur locale, mais beaucoup d’interviews bien dans le rang, bien policées, elles aussi, bien comme il faut, on sent l’ordre républicain, petite chemise bleue bien repassée, on n’est plus dans un lointain territoire austral, on a l’impression que Mayotte a été tractée jusqu’à proximité des Iles de Leyrins, banlieue de Nice, quasiment en métropole. Les déclarations de bonnes intentions succèdent à la docilité du raisonnement.  Que se passe-t-il donc ?… Ai-je donc été influencé à ce point par les récentes gesticulations tragi-comiques d’un collectif réunionnais qui ne maîtrisait plus son mouvement ? Mayotte est devenue une jeune fille très sage, presque insipide. Jadis, après le feuilleton intelligent, un quart d’heure de débah, ces chants choraux bien d’ici, interprétés par des groupes de femmes chaque jour d’un village différent : couleur locale, pur instant de bonheur. Aujourd’hui, fini les débah. Remplacés avant le feuilleton par des extraits des émissions de Patrick Sébastien. Le changement est là.

            Vendredi après-midi, terrasse d’un des rares cafés de Mamoudzou. Deux jeunes filles mahoraises, totalement vêtues à l’occidentale, d’environ une douzaine d’années, cet âge où ça joue la petite bonne femme et où l’on retrouve encore la petite fille, comme l’était de cette façon si amusante et attendrissante ma grande fille il y a si peu, il y a 7 ans…, qui s’installent tranquillement en terrasse pour déguster ensemble une pâtisserie après les cours tout en papotant en … français, pas en shi-maorais. Sans accent.

            J’y ai vu un peu comme  le symbole de la départementalisation, dans ces deux jeunettes : très mahoraises, et très françaises à la fois, culturellement. Le futur est en marche.

            Certes, le « Oui », s’il risque de faire l’unanimité, sera essentiellement dû à l’espoir d’une population d’un peu moins de misère et de l’aide de la métropole pour accéder à un niveau de vie plus décent.

            Ce que tout le monde ne voit pas, ce sont les obligations, les taxes diverses qu’il faudra payer comme autant de cotisations avant d’attendre de voir venir les subventions. Et cela risque d’être douloureux, dans un pays où règne la précarité, où le taux de chômage se la dispute avec les 30%, chiffre officiel, d’immigrés clandestins sans papiers qui sont déjà sur l’île, nous en avons également déjà aussi parlé.

            Quant au rôle de la justice cadiale, celle du cadi, la justice locale, rendue depuis un siècle et demi par ces juristes respectés, et il est plaisant à souligner, à la demande de l’Administration Centrale française, elle est amenée radicalement à terme à disparaître. Le cadi deviendra dans un premier temps un adjoint, un préparateur des procédures, de la loi républicaine, et plus en aucun cas le représentant d’une justice jugée parallèle.

            Or, je l’avais évoqué dans l’édito « La charia ou la loi républicaine », mais cela m’apparaît aujourd’hui plus que vrai, il se pourrait que la population locale ait actuellement plus confiance en la loi représentée par le cadi qu’en celle de la République. Us et coutumes comprises. Et cela ne va pas aller sans grincements de dents, d’autant que l’inextricable fouillis de l’Etat Civil n’est pas encore sur la voie d’une résolution globale, faute de moyens, faute d’acteurs mis à la disposition de ce vaste chantier.

            Mais la départementalisation va passer ; elle va le faire parce que c’est l’unique chemin pour un avenir de progrès, Mayotte ne voulant pour rien au monde ni de l’Indépendance, ni d’un quelconque rattachement sous quelque forme que ce soit à la République des Comores, qui elle, se rapproche de plus en plus vite économiquement, socialement, culturellement, et hélas religieusement, de l’influence de l’Iran qui lui fait office de tuteur, et bientôt de grand frère.

            Alors que restera-t-il des kiosques typiques dans lesquels on peut se restaurer de mabawas à pas chers, mais qui n’ont ni certification ISO ni l’eau courante, que feront les propriétaires de maisons en construction lorsque, comme c’est le cas actuellement, ils ont obligation de réaliser leur construction en fonction d’un branchement au tout à l’égout, alors que nulle part il n’y a le tout à l’égout, en gros, que deviendra l’hippocampe lorsque tout sera normalisé, étiqueté, classé, classifié ?

            En ville, les mahorais seront-ils devenus comme les métropolitains, tête baissée, le regard sévère, triste, à se croiser sans jamais plus un « Gégé Mognè, Gégé Wanatsa, Gégé Bouéni ! » entraînant un regard souriant et un « Djéma ! » claironnant et aimable ?

            Et finalement, le progrès, la mondialisation sont-ils réellement des progrès pour l’Homme ?

            Parlez-en voir aux réunionnais qui mettent parfois 6 heures pour faire St Paul-St Denis en voiture particulière, non ! non ! je n’invente pas, ça s’est produit début février, le nombre d’heures de travail perdues, tout ça parce que l’île n’est pas extensible et que tout le monde veut sa voiture personnelle… Progrès, dites-vous ?

            Alors je ne peux m’empêcher de quitter Mayotte, avec un oeil dans le hublot sur le Choungui, mais un œil soucieux, et de me demander comment je vais le retrouver, mon petit paradis, la prochaine fois que je vais venir ?

            D’ici là, le référendum sera passé par là, et Mayotte aura franchi la seconde marche de son Histoire.